Washington, DC, USA
June 19, 2013
Le scientifique belge Marc Van Montagu (°1933) se voit décerner, avec les scientifiques américains Mary-Dell Chilton et Robert T. Fraley, le « World Food Prize 2013 ». L’annonce a été faite mercredi à Washington D.C. par le secrétaire d’État américain, John Kerry. Le Prix Mondial de l’Alimentation, appelé par certains le « Prix Nobel de l’Alimentation et de l’Agriculture », couronne chaque année un ou plusieurs chercheurs dont les efforts se révèlent d’une importance capitale pour la société sur le plan de la qualité, quantité, ou disponibilité des produits alimentaires. C’est la première fois qu’un belge reçoit cette prestigieuse récompense.
Selon Kenneth M. Quinn, Président de la Fondation World Food Prize : « Marc Van Montagu et les Américains Mary-Dell Chilton et Robert T. Fraley reçoivent ce prix pour leurs découvertes individuelles et indépendantes de pionniers de la biotechnologie verte moderne, et pour leurs contributions au développement et à l’application de celle-ci. C’est grâce aux travaux de ces scientifiques que les agriculteurs peuvent désormais cultiver des plantes résistantes aux insectes et tolérantes à certains herbicides. Cette technologie OGM permet également d’augmenter la diversité des plantes cultivées, d’accroître leur rendement, ou encore de les rendre naturellement résistantes à certaines maladies. Par ailleurs, grâce à cette technologie, il est possible de développer à court terme de nouvelles variétés adaptées aux environnements défavorables, notamment aux conditions extrêmes de sécheresse ou de température ».
Les noms des trois lauréats viennent tout juste d’être rendus publics. La remise du prix, qui s’accompagne d’un montant de 250 000 US dollars à partager cette année entre les trois lauréats, aura lieu le 17 octobre prochain au cours d’une cérémonie prestigieuse tenue en Iowa, Etats-Unis.
Pour Marc Van Montagu, ce prix constitue non seulement une marque de reconnaissance pour sa contribution à l’agriculture moderne, mais également un premier pas vers l’acceptation de la technologie OGM en tant que partie intégrante d’une production durable des denrées alimentaires.
Comme l’explique Marc Van Montagu : « Le World Food Prize récompense les avancées considérées comme extrêmement importantes pour la société. Je suis donc très honoré de pouvoir recevoir ce prix. Pour moi, le choix des lauréats souligne l’importance de la technologie OGM pour la production durable de denrées alimentaires. Quoique très honoré, je reste toutefois conscient du fait qu’il y a encore beaucoup à faire pour que cette technologie soit totalement acceptée, et qu’ainsi des plantes moins courantes puissent également être cultivées, de même que certaines variétés essentielles pour la sécurité alimentaire des petits paysans des pays moins développés. J’espère que cette marque de reconnaissance encourage l’Europe à prendre conscience des avantages de cette technologie et à l’autoriser. C’est une condition essentielle pour que l’utilisation des plantes transgéniques soit acceptée dans le monde entier ». Marc Van Montagu est l’ancien directeur du VIB Department of Plant Systems Biology, UGent. Il est actuellement conseiller scientifique de l’Institut VIB, ainsi que directeur de l’Institute of Plant Biotechnology Outreach (IPBO).
Kenneth M. Quinn, Président de la Fondation World Food Prize, poursuit : « Sur base de la découverte scientifique de la structure en double hélice de l’ADN par Watson et Crick en 1953, Van Montagu, Chilton, et Fraley ont chacun mené à bien des recherches moléculaires d’avant-garde visant à utiliser une bactérie des plantes en tant que vecteur permettant d’introduire des gènes dans des cellules végétales et, ainsi, de créer des plantes génétiquement modifiées dotées de caractéristiques favorables. Grâce à ces recherches, 17,3 millions d’agriculteurs cultivent aujourd’hui des plantes modifiées sur 170 millions d’hectares. Plus de 90 % de ceux-ci sont des petits paysans démunis dans des pays en voie de développement. »
Selon les estimations de l’Organisation des Nations Unies pour l‘Alimentation et l’Agriculture (FAO), la population mondiale devrait atteindre 9 milliards d’individus en 2050. Aujourd’hui même, 870 millions de personnes, c.à.d. 1 personne sur 8 dans le monde, souffrent de la faim. Les découvertes scientifiques devront donc jouer un rôle primordial pour relever le défi du 21e siècle : augmenter de façon durable la production de denrées alimentaires dans le monde.
Et Kenneth M. Quinn de conclure : « Grâce à leurs travaux, depuis la recherche fondamentale en laboratoire jusqu’aux innovations biotechnologiques appliquées en plein champ, les lauréats du World Food Prize 2013 ont contribué de façon significative à l’augmentation de la quantité et de la disponibilité des aliments. »
Parmi les précédents lauréats du World Food Prize, on trouve notamment les anciens candidats à l’élection présidentielle Bob Dole et George McGovern. En 2011, le prix avait été attribué à John Agyekum Kufuor, Président du Ghana, et à Luiz Inacio Lula da Silva, Président du Brésil, pour leurs actions en faveur de la défense des paysans démunis. En 2012, le scientifique israélien Daniel Hillel avait été récompensé pour sa technique de micro-irrigation qui a permis d’augmenter les rendements agricoles en Israël.
Le récit de la percée gantoise
Vers la fin des années 70, les équipes de recherche des professeurs Jeff Schell et Marc Van Montagu, à l’Université de Gand, travaillaient sur Agrobacterium tumefaciens, une bactérie vivant dans le sol. Les scientifiques ont observé que, lorsque cette bactérie infecte les plantes dans la nature, elle intègre un petit morceau de son propre matériel génétique dans l’ADN de la plante. Vu que le morceau d’ADN transféré se trouvait sur un plasmide, celui-ci a été baptisé « Ti-plasmide » (l’abréviation en anglais de « plasmide induisant une tumeur »). L’ADN intégré dans le génome de la plante force les cellules à se diviser de façon anarchique et à produire des substances pouvant servir d’aliments aux bactéries. Autrement dit, la bactérie oblige la plante à produire sa nourriture.
Les professeurs Jeff Schell et Marc Van Montagu ont immédiatement compris qu’ils avaient découvert un vecteur permettant de modifier génétiquement les plantes. En remplaçant le morceau d’ADN bactérien normalement introduit dans la plante par un autre morceau d’ADN, il devenait possible de conférer une nouvelle propriété à la plante. En janvier 1983 (il y a donc 30 ans de cela), ils ont présenté la première plante génétiquement modifiée, une variété de tabac, lors d’un congrès scientifique tenu en Floride (USA). Le laboratoire gantois n’était toutefois pas le seul. Une équipe de chercheurs de l’Université de Washington (Mary-Dell Chilton) ainsi que des scientifiques de Monsanto (Robert T. Fraley) avaient également réussi à utiliser le système Agrobacterium (sur base des découvertes de Jeff Schell et Marc Van Montagu) pour créer des plantes génétiquement modifiées dotées de propriétés favorables. Aujourd’hui, ces scientifiques sont récompensés tous ensemble grâce au World Food Prize.
Le travail de Van Montagu a été à l’origine de la création de deux entreprises de biotechnologie flamandes : Plant Genetic Systems (faisant désormais partie de Bayer CropScience, fondé en 1982), connue pour son travail de pionnier dans le domaine des plantes résistantes aux insectes et tolérantes aux herbicides, et CropDesign (faisant désormais partie de BASF), fondée en 1998 par l’institut VIB et connue pour son utilisation du riz comme modèle servant à identifier des gènes capables d’accroître le rendement de cultures comme le maïs, le blé et le riz.
L’impact de la biotechnologie verte
Selon les données 2012 publiées dans le rapport 2013 de l’ISAAA (« International Service for the Acquisition of Agri-biotech Applications »), 16 ans après le lancement des cultures OGM, près de 170,3 millions d’hectares ont été semés avec des plantes OGM dans quelques 30 pays de par le monde. En Europe, la superficie totale n’était toutefois que de 0,13 millions d’hectares dans 5 pays.
En 2012, pour la première fois depuis l’introduction des cultures OGM, la superficie OGM totale dans les pays en voie de développement et les économies émergentes a dépassé celle des pays industrialisés. Cette évolution a pour effet de renforcer la sécurité alimentaire et de réduire le niveau de pauvreté dans quelques-unes des régions les plus fragiles du monde.